Travaux · Construction

Construction du château de Versailles

le chantier d’un siècle

Cinq campagnes autour d’un bâtiment conservé, 36 000 ouvriers, et un canal de 120 km qui n’a jamais servi.

Façade centrale du château de Versailles, placages de marbre, décors dorés et toiture d'ardoise.
Réponse rapide

Versailles n’a pas été construit d’un seul jet : il a été agrandi par campagnes successives autour du petit château de brique et de pierre de Louis XIII, que Louis XIV a refusé de faire démolir. Le Vau l’enveloppe à partir de 1668, Hardouin-Mansart mène la grande campagne à partir de 1678, et la chapelle royale n’est achevée qu’en 1710. Sa difficulté majeure n’était pas la pierre mais l’eau.

  • Un bâti conservé au centre : le château de Louis XIII, reconstruit en 1631-1634, est toujours visible depuis la cour.
  • Deux architectes déterminants : Louis Le Vau à partir de 1668, Jules Hardouin-Mansart à partir de 1678.
  • Un chantier en site occupé : la cour s’installe en 1682 alors que les travaux continuent.
  • L’eau, poste critique : la Machine de Marly a tenu cent trente ans, le canal de l’Eure n’a jamais servi.

Un chantier de plus d’un siècle, pas une construction

Versailles n’a pas été construit. Il a été agrandi, cinq ou six fois, autour d’un bâtiment qui existait déjà et que personne n’avait prévu de garder.

Au départ, il y a un pavillon de chasse que Louis XIII fait édifier dans les années 1620 sur une hauteur au milieu des bois. Rien de monumental : un point d’appui pour chasser. Entre 1631 et 1634, Philibert Le Roy le reconstruit en petit château de brique et de pierre couvert d’ardoises, avec les proportions d’une demeure de campagne aisée. C’est cet édifice-là qui va contraindre tout le reste.

Louis XIV reprend le chantier à partir de 1661. Cette première campagne ne touche presque pas au bâtiment : elle porte sur les jardins, les terrassements et les grands travaux d’eau, dont le creusement du Grand Canal — un chantier de remuement de terre considérable, sur lequel on reviendra plus loin. Puis l’échelle change côté bâti. À partir de 1668, Louis Le Vau ceinture l’ancien château d’une construction neuve. À partir de 1678, Jules Hardouin-Mansart prend la main et donne au palais sa silhouette définitive. La cour s’installe en 1682, alors que les travaux continuent. La chapelle royale n’est achevée qu’entre 1699 et 1710, sous Hardouin-Mansart puis Robert de Cotte. Et l’Opéra royal, signé Ange-Jacques Gabriel, ne date que de 1770.

Aucun plan d’ensemble n’a précédé tout cela. Chaque campagne répond à un besoin apparu après la précédente, ce qui explique une bonne part des bizarreries du bâtiment.

CampagnePériodeCe qui est bâti
Château de Louis XIII1631 – 1634Reconstruction du pavillon de chasse en petit château de brique, pierre et ardoise, par Philibert Le Roy
Premiers travaux de Louis XIVÀ partir de 1661Jardins, terrassements, creusement du Grand Canal de 1668 à 1679
Enveloppe de Le VauÀ partir de 1668Bâtiment neuf ceinturant l’ancien château côtés jardin, nord et sud
Campagne Hardouin-MansartÀ partir de 1678Galerie des Glaces, puis aile du Midi et aile du Nord
Chapelle royale1699 – 1710Achèvement par Hardouin-Mansart puis Robert de Cotte
Opéra royal1770Construction par Ange-Jacques Gabriel

La décision qui a contraint tout le reste

Envelopper au lieu de démolir

Vers la fin des années 1660, la question se pose franchement : que fait-on du petit château de Louis XIII, devenu ridicule à l’échelle des ambitions du règne ? Colbert plaide pour la démolition. Elle aurait libéré le terrain, permis un plan régulier, simplifié les niveaux. Louis XIV refuse, par attachement à l’œuvre de son père.

Le Vau doit donc trouver autre chose. Sa solution, appelée depuis l’enveloppe, consiste à construire un bâtiment neuf autour de l’ancien sur trois côtés — le jardin à l’ouest, le nord et le sud — en laissant l’édifice de Louis XIII visible depuis la cour. C’est pour cette raison qu’on voit encore aujourd’hui, en approchant par la cour de Marbre, une façade de brique et de pierre d’un tout autre caractère que le reste : ce n’est pas un pastiche, c’est l’original.

Ce que coûte un raccord

Un architecte qui enveloppe un bâtiment existant hérite de ses contraintes. Les hauteurs d’étage sont imposées par ce qui est déjà là. Les murs anciens deviennent des murs intérieurs dont l’épaisseur mange de la surface. Et surtout, il faut faire circuler les gens entre l’ancien et le neuf, ce qui est le problème le plus coûteux de toute extension.

L’escalier des Ambassadeurs en donne la mesure : ce seul ouvrage, chargé d’assurer la montée jusqu’aux appartements, a demandé une demi-douzaine d’années. Il a d’ailleurs été démoli au milieu du XVIIIe siècle, ce qui achève la démonstration — un ouvrage de raccord payé six ans de travaux a pu être sacrifié une génération plus tard, quand les circulations à desservir avaient changé.

Les ailes ajoutées ensuite par Hardouin-Mansart prolongent la même logique. L’aile du Midi est engagée à la fin des années 1670, celle du Nord dans la seconde moitié des années 1680. Le château finit par étirer ses façades sur environ cinq cents mètres, dans les seules directions restées libres.

La galerie des Glaces, pièce technique autant que décor

Le premier grand geste de la campagne Hardouin-Mansart est aussi le plus connu. Construite entre 1678 et 1684, la galerie des Glaces occupe l’emplacement d’une terrasse que Le Vau avait laissée ouverte sur le jardin : là encore, on bâtit dans un existant plutôt que sur un terrain vierge. Elle mesure 73 mètres de longueur pour environ 11 mètres de largeur, et compte 357 miroirs répartis sur 17 arcades qui font face à 17 fenêtres.

Le point remarquable est industriel plutôt qu’esthétique. Produire des glaces de cette taille et en cette quantité relevait alors d’un savoir-faire vénitien jalousement gardé. Les glaces de la galerie ont été fabriquées en France, par une manufacture royale créée pour cela, ce qui fait de la pièce autant une démonstration de capacité productive qu’un décor de prestige. Une galerie de miroirs est, de ce point de vue, un catalogue d’échantillons de dimensions inhabituelles.

D’où venait la pierre

Un chantier de cette taille est d’abord un problème d’approvisionnement. La pierre de Saint-Leu, appréciée pour sa finesse et son comportement à la taille, sert aux parements les plus soignés. La pierre de Saint-Maximin, plus abondante, fournit le gros de la construction. Toutes deux sortent des carrières du sud de l’Oise, ce bassin calcaire qui a bâti une grande partie de Paris.

La demande devient telle que Louis XIV réquisitionne la production des carrières de Saint-Maximin. Le geste dit l’essentiel : à ce niveau de consommation, on ne commande pas de la pierre, on s’approprie une filière. S’y ajoutent la brique et l’ardoise du château initial, et les marbres — de provenances multiples — pour les sols, les placages et les décors.

La géographie fait le reste. Les carrières sont dans l’Oise, le chantier en Île-de-France, et déplacer des blocs de cette masse sur une telle distance impose une chaîne de transport dont le chantier dépend entièrement. Le rythme se joue là plus que dans le dessin : un parement attend sa pierre, jamais l’inverse.

Trente-six mille ouvriers sur un site habité

Au plus fort des travaux, dans les années 1680, le chantier emploie jusqu’à 36 000 ouvriers et mobilise environ 6 000 chevaux. Tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, couvreurs, terrassiers, serruriers, plombiers, jardiniers, auxquels s’ajoutent des unités militaires affectées aux terrassements. Une main-d’œuvre de cette taille suppose de la loger, de la nourrir, de l’encadrer et de la payer sur place, ce qui transforme durablement les environs du chantier et fait de Versailles une ville avant d’en avoir le statut.

La particularité du site est ailleurs. En 1682, la cour s’installe alors que les travaux sont loin d’être finis. Il faut donc bâtir autour de gens qui habitent déjà : gérer le bruit, la poussière, les accès, les zones interdites, les livraisons qui traversent des espaces occupés. Tout maître d’ouvrage qui a fait des travaux en site occupé reconnaîtra le problème, à ceci près qu’ici les occupants étaient la cour de France.

Les conditions étaient dures et la mortalité réelle sur les chantiers de cette ampleur, entre les accidents, les efforts et les fièvres. Les chiffres avancés ici ou là ne sont pas établis, et il vaut mieux s’en tenir à ce constat qu’à un décompte inventé.

Le vrai problème n’était pas la pierre, c’était l’eau

Bâtir un palais était à la portée du royaume. L’alimenter en eau ne l’était pas. Versailles est établi sur une hauteur, sans rivière utilisable à proximité, et les jardins réclament des volumes considérables : les bassins, le Grand Canal creusé de 1668 à 1679 sur environ 1 670 mètres, et les jeux d’eau qui font la réputation du lieu. C’est sur ce poste que les moyens techniques du règne ont été poussés le plus loin.

La Machine de Marly, qui a fonctionné

La solution la plus spectaculaire est aussi celle qui a tenu. À partir de 1681, on aménage le lit de la Seine puis on construit un dispositif conçu pour élever l’eau du fleuve jusqu’au plateau. Treize roues à aubes de douze mètres de diamètre, entraînées par le seul courant, actionnent un ensemble de pompes disposées en relais qui font remonter l’eau par étapes le long du coteau, jusqu’à l’aqueduc de Louveciennes bâti entre 1681 et 1685 par Hardouin-Mansart puis Robert de Cotte. Les sources rapportent un total de l’ordre de 257 pompes.

Louis XIV l’inaugure le 13 juin 1684. L’installation fonctionnera environ cent trente-trois ans, jusqu’à sa destruction en 1817, remplacée ensuite par des machines à vapeur. Pour un ouvrage de cette complexité mécanique, en bois et en métal, exposé au fleuve et au gel, la longévité est remarquable.

Le canal de l’Eure, qui n’a jamais servi

L’autre solution était plus rationnelle sur le papier, et elle a échoué. Puisque le plateau manque d’eau, on va en chercher là où il y en a : dans l’Eure, à Pontgouin, à quelque 120 kilomètres. Le projet est décidé en 1684 et les travaux commencent en mai 1685.

Vauban en dessine le profil : un canal de quatorze mètres de large sur deux mètres cinquante de profondeur, avec une pente d’environ quinze centimètres par kilomètre. La précision donne la mesure de l’exigence, puisqu’il faut tenir cette inclinaison sur cent vingt kilomètres de relief varié, en alternant sections à ciel ouvert, remblais, souterrains et siphons.

L’ouvrage le plus impressionnant devait franchir la vallée de l’Eure à Maintenon, avec trois rangs d’arcades superposés. Un seul rang a été bâti : quarante-sept arches d’environ treize mètres d’ouverture, pour une hauteur totale de l’ordre de trente mètres. Jusqu’à 30 000 hommes ont été employés sur ce chantier.

Puis tout s’arrête, à la fin des années 1680 — les sources situent l’abandon entre 1688 et 1692 — sous l’effet de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, des difficultés financières du royaume et de la mortalité sur le chantier. Le canal n’a jamais transporté une goutte d’eau. Les arcades de Maintenon sont toujours debout dans la campagne, inachevées : c’est le plus grand vestige du chantier de Versailles, et il n’est pas à Versailles.

Deux ouvrages, deux issues

La Machine de Marly était mécaniquement audacieuse et géographiquement modeste : elle montait l’eau d’un fleuve voisin. Le canal de l’Eure était techniquement banal — un canal en pente douce — mais démesuré en distance. C’est le second qui a échoué, et cela dit quelque chose de durable : sur un chantier, la complexité se maîtrise mieux que l’étendue.

Ce qu’un chantier de 1680 dit d’une extension d’aujourd’hui

Le premier enseignement porte sur le prix du bâti conservé. Garder l’existant est souvent la bonne décision, pour des raisons de coût, de réglementation ou d’attachement, mais elle se paie en raccords, en niveaux qui ne tombent pas juste, en circulations tordues et en surfaces perdues dans l’épaisseur des murs. Versailles a payé pendant un siècle le refus d’une démolition, et un escalier de six ans de travaux a fini démoli.

Le deuxième porte sur l’approvisionnement. Un chantier ne va pas plus vite que ses matériaux, et le calendrier se joue sur les délais de livraison bien plus que sur la complexité du dessin. Le particulier qui découvre après coup que sa menuiserie sur mesure demande trois mois refait, en petit, l’expérience des carrières de l’Oise.

Le troisième est le plus utile. À Versailles, l’architecture était acquise et c’est le réseau d’eau qui a fait échouer le plus grand chantier du règne. Dans une maison, ce sont la plomberie, l’évacuation, l’électricité et la ventilation qui se décident avant le carrelage — pas après. Un bel espace mal alimenté reste un bel espace inutilisable, et aucune finition ne rattrape un réseau mal pensé.

Il reste que le chantier le plus ambitieux du règne se visite aujourd’hui à quatre-vingts kilomètres du château, sous la forme de quarante-sept arches qui n’ont jamais porté d’eau.

Combien de temps a duré la construction du château de Versailles ?

Il faut compter en campagnes plutôt qu’en durée unique. Le château de Louis XIII est reconstruit entre 1631 et 1634 par Philibert Le Roy. Louis XIV reprend le chantier en 1661, Le Vau enveloppe l’ancien édifice à partir de 1668, Hardouin-Mansart mène la grande campagne à partir de 1678, et la chapelle royale n’est achevée qu’entre 1699 et 1710. L’Opéra royal, lui, ne date que de 1770 : le chantier s’étale donc sur plus d’un siècle et demi.

Reste-t-il quelque chose du château de Louis XIII ?

Oui, et c’est visible. Colbert plaidait pour la démolition, mais Louis XIV a refusé. Le Vau a donc construit un bâtiment neuf autour de l’ancien sur les côtés jardin, nord et sud, en laissant l’édifice d’origine visible depuis la cour. La façade de brique et de pierre qu’on aperçoit en approchant par la cour de Marbre n’est pas une imitation : c’est le château de Louis XIII.

Qui a construit la galerie des Glaces ?

Jules Hardouin-Mansart, entre 1678 et 1684, sur l’emplacement d’une terrasse laissée ouverte par Le Vau. Elle mesure 73 mètres de longueur pour environ 11 mètres de largeur, et compte 357 miroirs sur 17 arcades faisant face à 17 fenêtres. Ses glaces ont été produites en France par une manufacture royale créée à cet effet, alors que ce savoir-faire était jusque-là dominé par Venise.

D’où venaient les pierres du château ?

Des carrières du sud de l’Oise, le bassin calcaire qui a fourni une grande partie de Paris. La pierre de Saint-Leu, appréciée pour sa finesse à la taille, servait aux parements les plus soignés ; celle de Saint-Maximin, plus abondante, fournissait le gros de la construction. La demande était telle que Louis XIV a réquisitionné la production des carrières de Saint-Maximin.

Comment amenait-on l’eau jusqu’aux fontaines ?

Par des ouvrages considérables, car Versailles est bâti sur une hauteur sans rivière utilisable. La Machine de Marly, inaugurée le 13 juin 1684, élevait l’eau de la Seine grâce à treize roues à aubes de douze mètres de diamètre entraînées par le courant, qui actionnaient des pompes disposées en relais jusqu’à l’aqueduc de Louveciennes. Elle a fonctionné environ cent trente-trois ans, jusqu’à sa destruction en 1817.

Pourquoi le canal de l’Eure n’a-t-il jamais été terminé ?

Décidé en 1684 et lancé en mai 1685, ce canal devait amener l’eau depuis Pontgouin sur environ 120 kilomètres, selon un profil dessiné par Vauban. Les travaux ont été abandonnés à la fin des années 1680 — les sources situent l’arrêt entre 1688 et 1692 — sous l’effet de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, des difficultés financières du royaume et de la mortalité sur le chantier. Le canal n’a jamais transporté une goutte d’eau, et les arcades inachevées de Maintenon subsistent.

Combien d’ouvriers travaillaient sur le chantier ?

Jusqu’à 36 000 ouvriers dans les années 1680, avec environ 6 000 chevaux : tailleurs de pierre, maçons, charpentiers, couvreurs, terrassiers, auxquels s’ajoutaient des unités militaires affectées aux terrassements. Le chantier du canal de l’Eure a de son côté employé jusqu’à 30 000 hommes. Les conditions étaient dures, mais les chiffres de mortalité qui circulent ne sont pas établis.

Pourquoi le château a-t-il cette forme allongée ?

Parce qu’aucun plan d’ensemble n’a précédé la construction. Chaque campagne répond à un besoin apparu après la précédente, et l’on a continué d’ajouter dans les directions restées libres : l’enveloppe de Le Vau côté jardin, puis l’aile du Midi à la fin des années 1670 et l’aile du Nord dans la seconde moitié des années 1680. Les façades finissent par s’étirer sur environ cinq cents mètres.