Manufacture des Gobelins
ce que l’on y tisse encore, et comment
L’institution est documentée partout, l’atelier presque nulle part. C’est pourtant lui qui donne son nom au lieu, et il tisse encore à la main sur des métiers verticaux.
Aux Gobelins, trois choses portent le même nom : un quartier du sud-est parisien, le Mobilier national qui y a son adresse, et une manufacture de tapisserie qui travaille toujours. Celle-ci emploie exclusivement la haute lice depuis 1826 : chaîne de laine tendue à la verticale sur quinze métiers, lices actionnées à la main, et un licier qui tisse l’envers de l’ouvrage, son modèle placé dans le dos et l’endroit contrôlé au miroir. Trente agents y travaillent, et six à sept pièces sortent des métiers chaque année. Rien de ce qui en sort n’est à vendre : les pièces meublent les bâtiments de l’État.
- La technique — haute lice sur métier vertical, employée seule depuis 1826.
- Le geste — le licier tisse l’envers, son carton dans le dos, et se contrôle au miroir.
- L’échelle — quinze métiers, trente agents, six à sept pièces par an.
- Les trois manufactures — haute lice aux Gobelins, basse lice à Beauvais, point noué à la Savonnerie.
- La destination — palais nationaux, ministères, ambassades ; aucune vente au public.
« Gobelins » désigne trois choses différentes
Le nom sert à trois usages, et le lecteur qui cherche le Mobilier national aux Gobelins tombe rarement sur celui qu’il visait. Un quartier du sud-est de Paris, avec sa station de métro et son avenue. Un établissement public, qui meuble les bâtiments officiels de la République et a son adresse sur ce site. Une manufacture de tapisserie enfin, installée au même endroit, où l’on tisse encore à la main.
Un quartier
Une avenue, une station de métro et tout un secteur du treizième arrondissement portent ce nom, hérité de la manufacture et non l’inverse. C’est l’usage le plus courant du mot, et celui qui entretient le plus de confusion avec les deux autres.
Un établissement public
Le Mobilier national conserve, restaure et enrichit le mobilier des résidences officielles, et pilote les manufactures nationales. C’est la partie documentée partout : missions, histoire, collections, expositions.
Une manufacture en activité
Des métiers, des liciers, un atelier de teinture. C’est la seule des trois qui justifie le nom du lieu, et la seule dont on ne trouve à peu près rien. C’est d’elle qu’il est question dans la suite de cet article.
Un mot pour le lecteur venu chercher quelque chose à voir : ce qui est ouvert au public sur le site relève de la galerie, qui accueille des expositions temporaires. Les ateliers, eux, se visitent dans un cadre distinct et à d’autres conditions. Ce sont deux démarches différentes, et confondre les deux est la source de la plupart des déconvenues.
D’un teinturier de la Bièvre à une manufacture royale
Le nom vient d’un homme. Jehan Gobelin, teinturier originaire de Reims, installe un atelier au XVe siècle ; ses descendants établissent les leurs au bord de la Bièvre, cette rivière aujourd’hui couverte qui traversait le sud de Paris. Le choix n’a rien d’anecdotique : la teinture demande de l’eau courante, beaucoup, et une rivière décide où s’installent les teinturiers bien avant que la mode ne décide de quoi que ce soit.
En 1662, Colbert rachète la propriété pour le compte de la Couronne et regroupe sur le site des ateliers jusque-là dispersés. Charles Le Brun, premier peintre de Louis XIV, en devient le premier directeur. Il n’y installe pas que des tapissiers : des peintres, des orfèvres, des fondeurs, des graveurs et des ébénistes travaillent au même endroit. Sous sa direction, l’établissement produit sept cent soixante-quinze pièces, dont cinq cent quarante-cinq rehaussées de fil d’or.
Cette configuration initiale explique une chose qu’on lit rarement : les Gobelins n’ont jamais été une manufacture de tapisserie et rien d’autre. C’était un ensemble d’ateliers réunis autour d’une direction artistique unique — et c’est de là que vient le lien, toujours vivant, entre le tissage et la fabrication de mobilier.
La haute lice, ou ce que fait vraiment un licier
Depuis 1826, la manufacture emploie une seule technique : la haute lice. Le mot s’écrit aussi haute lisse, et celui qui l’exerce licier ou lissier — les deux graphies circulent, y compris dans les documents officiels.
Le métier et la chaîne
Le métier est vertical. La chaîne, en laine, y est tendue de haut en bas : les fils partent du rouleau supérieur et la tapisserie s’enroule au fur et à mesure sur le rouleau du bas. Le licier ne voit donc jamais son ouvrage en entier. Il travaille sur une bande de quelques dizaines de centimètres, et ce qui est terminé disparaît sous le rouleau.
Les lices qui donnent son nom à la technique sont de petites cordelettes de coton, passées autour des fils de chaîne. En les tirant à la main, le licier ouvre le passage par lequel court le fil de trame. Rien n’est mécanisé : ni l’ouverture, ni le passage, ni le serrage. La manufacture compte quinze métiers verticaux en service.
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Ouvrir le passage
Le licier tire les lices d’une main pour écarter un groupe de fils de chaîne des autres. C’est ce geste, et la cordelette qui le permet, qui a donné son nom au métier comme à celui qui l’exerce.
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Passer la broche
La broche est une petite navette-bobine sur laquelle est enroulé le fil de trame teint. Le licier la fait courir dans le passage ouvert : c’est une passée. Elle ne traverse pas toute la largeur de l’ouvrage, mais seulement la zone où cette couleur doit apparaître.
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Revenir en sens contraire
Une seconde passée, en sens inverse, verrouille la première. Les deux ensemble forment une duite. C’est l’unité réelle du tissage, celle par laquelle un licier mesure son avancement — et non le centimètre.
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Serrer au peigne
Un peigne vient tasser les passées les unes contre les autres, jusqu’à ce que la trame recouvre entièrement la chaîne. C’est ce serrage qui fait la densité, donc la finesse du dessin obtenu, et il se règle à la main, duite après duite.
Travailler à l’envers
Le point le plus déconcertant pour un visiteur tient en une phrase : le licier tisse l’envers de la tapisserie. Il a devant lui la face qui ne sera jamais vue, celle où pendent les fils coupés, et son modèle — le carton, exécuté par un artiste à la grandeur définitive — est placé dans son dos. Pour vérifier ce qu’il obtient, il regarde dans un miroir.
On lit parfois l’inverse, à savoir que la haute lice permettrait de travailler sur l’endroit. La présence du miroir suffit à trancher : on n’installe pas un miroir devant un ouvrage que l’on voit déjà du bon côté.
Cette disposition n’est pas une survivance. Elle permet de travailler face à la lumière, d’avoir les mains libres devant l’ouvrage et de garder le modèle à portée de regard sans qu’il encombre le champ. Elle a une conséquence directe sur le métier : le licier passe des mois à fabriquer une image qu’il ne voit qu’inversée et par fragments.
Ce que la manufacture produit en un an
Les chiffres publics disent l’échelle mieux que n’importe quel adjectif. Les ateliers de la manufacture emploient trente agents, et six à sept pièces sortent des métiers chaque année.
Six pièces par an. Le rapport à une production industrielle n’existe pas, et c’est le sens même de l’institution : il ne s’agit pas d’alimenter un marché mais de maintenir en état de marche un savoir-faire qui s’éteindrait s’il cessait d’être pratiqué chaque jour — un geste de cette nature ne se retrouve pas dans un livre une fois qu’il a cessé de se transmettre d’une main à l’autre.
L’établissement ne publie pas de durée type, mais ses propres chiffres permettent un ordre de grandeur honnête. Quinze métiers en service pour six à sept pièces achevées par an signifie qu’une pièce occupe son métier bien au-delà d’une année. La durée réelle dépend de la surface à couvrir, de la finesse de la chaîne et du nombre de couleurs à raccorder : deux tapisseries de même format peuvent demander des temps très différents.
Gobelins, Beauvais, Savonnerie
trois techniques, pas trois adresses
L’erreur la plus répandue consiste à présenter les trois manufactures nationales comme trois implantations d’une même activité. Elles se distinguent d’abord par leur technique — et cette technique change l’outil, le geste et l’objet obtenu.
| Manufacture | Technique et disposition du métier | Ce qui en sort |
|---|---|---|
| Les Gobelins | Haute lice : métier vertical, chaîne de laine tendue de haut en bas, carton placé dans le dos du licier, endroit contrôlé au miroir | Des tapisseries murales |
| Beauvais | Basse lice : métier horizontal, chaîne le plus souvent en coton, modèle placé sous la chaîne et suivi par transparence entre les fils | Des tapisseries murales et des garnitures de sièges |
| La Savonnerie | Point noué : chaque nœud de laine passé et serré à la main, rangée après rangée, une trame de lin bloquant chaque rang | Des tapis de velours |
La conséquence est concrète : un licier ne passe pas d’une technique à l’autre du jour au lendemain. À Beauvais, le rapport au dessin n’est pas le même, puisque le modèle se lit à travers la chaîne au lieu d’être consulté derrière soi. À la Savonnerie, on ne tisse pas au sens strict : on noue, et la densité se compte en points au centimètre carré — de l’ordre de huit à vingt selon les pièces. Rattachée au site des Gobelins depuis 1825, cette manufacture travaille aujourd’hui dans deux ateliers, l’un à Paris, l’autre à Lodève.
L’atelier de teinture, celui qui décide de tout le reste
Il y a un maillon dont aucune présentation ne parle et sans lequel rien ne se tisse : la laine doit être teinte, et elle l’est sur place. L’atelier de teinture des Gobelins est toujours en activité.
Sa contrainte est particulière. Une tapisserie occupe un métier pendant des mois, parfois des années ; il faut donc pouvoir retrouver exactement la même teinte longtemps après l’avoir obtenue, sur un nouveau bain, avec une laine qui n’est pas la même. D’où le nuancier, qui n’est pas un catalogue de couleurs disponibles mais une mémoire technique : la recette qui permet de refaire à l’identique.
Le détail historique n’en est pas un. Au XIXe siècle, cet atelier a été dirigé par le chimiste Eugène Chevreul. Ses travaux sur la façon dont deux couleurs voisines se modifient l’une l’autre ont un rapport direct avec ce lieu : une tapisserie est précisément un objet où des milliers de fils de couleurs différentes se touchent, et où une teinture exacte peut paraître fausse une fois posée à côté d’une autre. Le problème est né dans une manufacture avant de devenir une théorie de la perception.
Ce qui se tisse aujourd’hui
La manufacture n’est pas un conservatoire qui rejouerait indéfiniment des modèles anciens. Les cartons sont commandés à des artistes vivants : la tapisserie qui sort du métier est une œuvre contemporaine, exécutée avec une technique ancienne. C’est ce qui distingue le lieu d’un atelier de restauration — on y crée, on n’y répare pas seulement.
La même logique gouverne l’Atelier de recherche et de création, fondé en 1964 à l’initiative d’André Malraux et de Jean Coural. Sa mission porte sur le mobilier : réaliser des meubles d’après les dessins de créateurs contemporains, pour équiper les lieux où s’exerce la puissance publique. En un demi-siècle, il a produit plus de six cents prototypes avec une centaine de designers.
Tissage et mobilier relèvent donc du même geste institutionnel : une commande publique passée à des créateurs de leur temps, exécutée par des ateliers d’État. C’est ce qui donne au Mobilier national des Gobelins sa physionomie particulière, entre conservation et production.
Un savoir-faire sans marché
Reste la particularité qui déroute le plus. Rien de ce qui sort des métiers n’est à vendre.
Les pièces tissées, comme les tapis de la Savonnerie et les meubles de l’atelier de création, sont destinées aux bâtiments de l’État : palais nationaux, ministères, ambassades, résidences officielles. Elles y sont placées en dépôt, restent propriété publique, et reviennent en atelier lorsqu’elles demandent une intervention. Il n’existe donc pas de prix de marché pour une tapisserie des Gobelins contemporaine — et cette absence n’est pas un manque : c’est la condition qui permet de consacrer des mois à une pièce sans avoir à en justifier le coût par une vente.
Quant à ceux qui tissent, ils ne sont ni artisans installés ni artistes indépendants. La formation se fait sur place, par un apprentissage de plusieurs années au sein de la manufacture, sanctionné par un diplôme propre à l’établissement. L’accès aux postes passe ensuite par un concours de technicien d’art du ministère de la Culture : les liciers des manufactures nationales sont des agents publics.
C’est peut-être le point qui explique tout le reste. Un métier qui demande des années d’apprentissage avant la première pièce, et qui produit à l’échelle de quelques ouvrages par an, ne peut exister dans aucun modèle économique ordinaire. Il tient parce qu’une institution a décidé qu’il devait tenir, et qu’elle en assume la lenteur.
Les Gobelins, c’est un musée ou un atelier ?
Les deux se trouvent sur le même site, mais ce ne sont pas la même chose. La galerie accueille des expositions temporaires ouvertes au public ; la manufacture, elle, est un atelier en activité où l’on tisse des tapisseries à la main. Le quartier et la station de métro portent également ce nom, ce qui explique une partie de la confusion.
Combien de temps faut-il pour tisser une tapisserie ?
L’établissement ne publie pas de durée type. Ses chiffres permettent toutefois un ordre de grandeur : quinze métiers en service pour six à sept pièces achevées par an, ce qui signifie qu’une pièce occupe son métier bien au-delà d’une année. La durée dépend de la surface, de la finesse de la chaîne et du nombre de couleurs à raccorder.
Pourquoi le licier travaille-t-il à l’envers ?
Parce que la disposition du métier de haute lice le veut ainsi : le modèle, appelé carton, est placé dans le dos du licier, qui a devant lui la face non visible de la tapisserie et contrôle son travail au moyen d’un miroir. Cette organisation lui permet de travailler face à la lumière, mains libres devant l’ouvrage, sans que le modèle encombre son champ de vision.
Quelle différence entre les Gobelins et Beauvais ?
La technique, avant l’adresse. Les Gobelins pratiquent la haute lice, sur métier vertical, avec le modèle placé derrière le licier. Beauvais pratique la basse lice, sur métier horizontal, avec le modèle placé sous la chaîne et suivi par transparence entre les fils. Le résultat appartient à la même famille d’objets, mais le geste et le rapport au dessin diffèrent.
Et la Savonnerie, que fabrique-t-elle ?
Des tapis, pas des tapisseries. La technique est celle du point noué : chaque nœud de laine est passé et serré à la main, rangée après rangée, et leur accumulation forme un velours. La densité se compte au centimètre carré. La manufacture est rattachée au site des Gobelins depuis 1825 et travaille dans deux ateliers, à Paris et à Lodève.
Peut-on acheter une tapisserie des Gobelins ?
Non. La production est destinée aux bâtiments de l’État — palais nationaux, ministères, ambassades, résidences officielles — où les pièces sont placées en dépôt tout en restant propriété publique. Il n’existe pas de prix de marché pour une tapisserie contemporaine issue de la manufacture.
Comment devient-on licier ?
Par une formation interne à la manufacture, qui dure plusieurs années et se conclut par un diplôme propre à l’établissement. L’accès aux postes passe ensuite par un concours de technicien d’art du ministère de la Culture : les liciers des manufactures nationales sont des agents publics, pas des artisans installés à leur compte.
Une tapisserie de haute lice se regarde autrement quand on sait qu’elle a été faite de dos, à l’envers, dans un miroir, et qu’elle a occupé un métier plus longtemps qu’il n’en faut pour construire une maison.