Actualités · Jardin

Friche Kodak à Sevran

le parc paysager qui n’a jamais été construit

Un projet de parc interrompu par le sous-sol, et onze hectares gérés en renaturation jusqu’en 2050.

Sentier ouvert dans une prairie de hautes herbes, bordé d'arbustes et de bosquets venus spontanément.
Réponse rapide

Le site de l’ancienne usine Kodak de Sevran, en Seine-Saint-Denis, est un espace d’une dizaine d’hectares ouvert au public depuis 2013. Le parc paysager que la Ville projetait n’a jamais été réalisé : la découverte de poches de dissolution du gypse dans le sous-sol a interrompu le projet. Le terrain est depuis 2017 géré en renaturation dans le cadre du programme Nature 2050.

  • Une usine de 1925 à 1995 : production photographique et synthèse chimique, puis démantèlement.
  • Une dépollution lourde : engagée en 2003, de l’ordre de 84 000 m³ de terres excavées.
  • Le gypse a tranché : roche soluble, cavités, affaissements — le parc dessiné devenait intenable.
  • Une gestion sur trente ans : convention de juin 2017 avec CDC Biodiversité, suivi jusqu’en 2050.

Un grand espace ouvert au nord-est de Paris

À Sevran, en Seine-Saint-Denis, une emprise d’une dizaine d’hectares s’étire entre le canal de l’Ourcq et les rues pavillonnaires. L’échelle surprend : c’est une surface qui se compte en dizaines de terrains de football, posée au milieu d’un tissu urbain dense, dans un département où le foncier disponible est une rareté.

On y entre à pied, par le canal ou du côté de l’avenue Victor-Hugo, et le contraste est immédiat. Pas d’allées sablées, pas de massifs, pas de pelouse rase. Des cheminements simplement fauchés dans la végétation indiquent où marcher ; de part et d’autre, les herbes montent, les ronces occupent leurs zones, et des bosquets se sont installés là où personne ne les a plantés. Le canal ferme le site sur un côté et lui donne son seul alignement franc.

Le lieu est ouvert au public depuis 2013. Beaucoup l’appellent le parc paysager de la friche Kodak, et l’expression circule jusque dans les applications de cartographie. Elle mérite une correction, parce qu’elle désigne un aménagement qui n’a jamais été construit.

Ce que Kodak fabriquait ici, et ce qu’il a fallu retirer du sol

Soixante-dix ans de production photographique

L’usine s’installe à Sevran en 1925 et y reste jusqu’en 1995. On y travaille la photographie et la chimie qui va avec : supports sensibles, produits de synthèse, solvants. C’est une activité industrielle lourde, tenue sur sept décennies, et elle laisse dans le sol des traces qu’aucune démolition ne suffit à effacer.

Après l’arrêt, les bâtiments sont démantelés. Reste une emprise vide au milieu d’une commune dense, et la question de ce qu’on en fait.

Une dépollution qui se compte en dizaines de milliers de mètres cubes

Les travaux de dépollution démarrent en 2003, conduits par l’industriel, et se prolongent jusqu’au début des années 2010 — les sources situent la fin des opérations en 2011 ou en 2012, sans trancher. L’ordre de grandeur dit l’ampleur du chantier mieux qu’un adjectif : environ 84 000 m³ de terres excavées, soit un volume qu’on évacue en dizaines de milliers de tonnes.

La Ville de Sevran acquiert les terrains en 2006, alors que la remise en état est en cours. Elle hérite donc d’un site à la fois dépollué et sans usage défini.

Le parc paysager qui n’a pas eu lieu

La réponse initiale a été celle qu’on attend : un parc paysager, dessiné, planté, aménagé. Le projet a été porté par la Ville, puis interrompu au stade des études, quand les reconnaissances de sol ont livré leur verdict. Non pas pour une raison budgétaire ou politique, mais à cause de ce qu’on a trouvé sous les pieds.

Un sous-sol qui se dissout

Le sous-sol du nord-est parisien comporte des couches de gypse, cette roche tendre dont on tire le plâtre. Le gypse a une propriété qui complique tout : il est soluble. L’eau qui circule dans le terrain le dissout lentement et laisse derrière elle des vides. Ces cavités progressent, se rejoignent, et finissent par ne plus supporter ce qui les surmonte. En surface, cela se traduit par des affaissements, parfois par un effondrement localisé.

Sur le site de Sevran, des poches de dissolution du gypse ont été identifiées. Ce n’est pas un détail d’étude de sol : c’est une contrainte qui redéfinit ce qu’on peut poser sur un terrain.

Ce que cela interdit en surface

Un parc urbain classique paraît léger. Il ne l’est pas. Il suppose des fondations pour les équipements, des terrassements pour les réseaux et les bassins, des voies capables d’encaisser des engins d’entretien, et une fréquentation concentrée sur des points précis. Chacun de ces gestes devient délicat au-dessus de vides dont on connaît mal l’extension exacte.

À partir de là, deux voies s’ouvraient. Sécuriser le sous-sol par des reconnaissances systématiques et des travaux de comblement, pour un coût sans rapport avec l’usage attendu. Ou renoncer au parc dessiné et faire du site autre chose. C’est la seconde qui a été retenue.

ÉtapePériodeCe qui se passe
Activité industrielle1925 – 1995Production photographique et synthèse chimique sur le site
Démantèlement et dépollutionÀ partir de 2003Environ 84 000 m³ de terres excavées, opérations conduites par l’industriel
Acquisition par la Ville2006Sevran devient propriétaire de l’emprise
Projet de parc paysagerInterrompuAbandonné après identification de poches de dissolution du gypse
Ouverture au public2013Accès libre par des cheminements fauchés dans la végétation
Programme Nature 20502017 – 2050Convention avec CDC Biodiversité, travaux légers puis suivi écologique

La renaturation choisie à la place, et suivie jusqu’en 2050

En juin 2017, la Ville de Sevran signe une convention de partenariat avec CDC Biodiversité, et le site rejoint le programme Nature 2050. L’emprise concernée représente environ 92 000 m² — à ne pas confondre avec la superficie totale du terrain, un peu supérieure.

Le calendrier est inhabituel pour un espace vert. Les travaux d’aménagement se concentrent sur 2017-2019, et tout le reste est du suivi : des campagnes de relevés engagées dès 2019 et 2020, puis un accompagnement écologique jusqu’en 2050. Ce qui est engagé n’est donc pas la livraison d’un ouvrage, mais un calendrier de gestion et de mesure étalé sur trois décennies.

Des aménagements volontairement légers

Les actions retenues ressemblent peu à un chantier d’espaces verts, et chacune se lit sur le terrain. Laisser mûrir le boisement spontané installé depuis l’arrêt de l’usine : les bosquets s’épaississent et gagnent en hauteur au fil des années. Maintenir ouverts les milieux herbacés que ce boisement menace de refermer : des surfaces d’herbes hautes subsistent au lieu de basculer en broussaille uniforme. Rétablir un équilibre autour des zones humides : les secteurs où l’eau stagne restent identifiables plutôt que de s’assécher ou de se combler. Raccrocher enfin le site aux continuités écologiques voisines, dont celle du canal de l’Ourcq qui longe l’emprise et sert de couloir de circulation à la faune.

L’ordre de grandeur financier confirme la logique : autour de 460 000 € pour l’ensemble du programme, soit environ 5 € par mètre carré. Un parc dessiné, à cette surface, se compte en millions.

Une gestion par la fauche, pas par la tonte

La différence tient en un outil. Une tonte rase, répétée, sélectionne quelques graminées et élimine tout le reste. Une fauche sélective, plus rare et pratiquée à des périodes choisies, laisse aux plantes le temps de fleurir et de produire leurs graines, et n’intervient que là où c’est nécessaire pour empêcher la fermeture du milieu.

C’est aussi ce qui explique l’aspect du lieu. Les cheminements fauchés sont lisibles parce qu’on les entretient ; ce qui les borde ne l’est pas, ou pas au même rythme. Le résultat n’est pas un défaut d’entretien, c’est le produit d’un calendrier.

Pourquoi rester sur les sentiers

Deux raisons se cumulent. La première est écologique : concentrer le passage sur des parcours balisés laisse le reste de l’emprise à la végétation et à la faune, ce qui est l’objet même du programme. La seconde tient au terrain : la topographie a été remaniée par le démantèlement puis par les travaux de dépollution, et un sol repris ne se lit pas depuis la surface. Les sentiers ouverts par la fauche indiquent où le passage est prévu.

Une friche gérée n’est pas un terrain abandonné

C’est la difficulté que les retours d’expérience du projet identifient comme la plus sérieuse, et elle n’est pas technique. Un habitant qui longe une dizaine d’hectares de hautes herbes ne voit pas un programme écologique de trente ans : il voit un terrain laissé en l’état.

Il faut distinguer deux choses que le regard confond. Ce qui relève de la perception : l’absence de tonte, de bordures, de mobilier et de plantations lisibles, autant de signaux qui disent habituellement qu’un espace est tenu. Et ce qui relève de la gestion réelle : un plan de fauche, des périodes d’intervention, des relevés de biodiversité, un partenaire qui accompagne le site jusqu’en 2050. Le second est invisible pour qui passe, le premier saute aux yeux.

D’où la nécessité d’une pédagogie continue plutôt que d’une inauguration. Un panneau posé une fois ne compense pas trente ans de perception contraire, et chaque changement de saison ramène la même question chez les riverains. C’est un coût du projet, rarement chiffré, et parfaitement réel.

Les contreparties, elles, se mesurent. Dans un secteur très urbanisé, une masse végétale de cette taille joue un rôle d’îlot de fraîcheur pendant les épisodes chauds, là où le minéral emmagasine puis restitue la chaleur. Une évaluation conduite en 2022 est allée plus loin en chiffrant les bénéfices socio-économiques nets du site à environ 23,6 millions d’euros, dont environ 90 % reviennent aux riverains eux-mêmes, par le cadre de vie et la valeur des logements.

Pour les conditions d’accès et les aménagements du moment, la Ville de Sevran reste la seule source à jour : le programme est en cours, et ce qui est ouvert ou en travaux évolue avec lui.

Ce que ce terrain apprend à qui possède un jardin

Trois enseignements se transposent, à condition de ne pas les caricaturer.

Avant de bâtir

Savoir ce qu’il y a dessous

Véranda, abri lourd, piscine enterrée, terrasse sur plots : un ancien puits, une cave comblée, un remblai récent ou, selon les secteurs, une couche de gypse ne se devinent pas depuis la surface. L’étude de sol paraît coûteuse jusqu’au jour où elle aurait évité une reprise.

Entretien

Ne pas tondre suppose un plan

Une surface non tondue n’est pas une surface négligée, mais la nuance ne tient que si le plan existe : quelles zones sont fauchées, à quelle période, et pourquoi. Sans ce plan, il ne reste que des herbes hautes et des voisins perplexes.

Patience

Laisser mûrir plutôt que replanter

Un boisement spontané qu’on laisse s’installer donne, au bout de quelques années, une structure qu’aucune plantation neuve n’égale au même prix. Encore faut-il accepter de ne pas tout reprendre à zéro.

Le site aura donc échappé deux fois à ce qu’on attendait de lui : une fois comme terrain industriel, une fois comme parc à dessiner.

Le parc paysager de la friche Kodak existe-t-il vraiment ?

Pas sous cette forme. La Ville de Sevran avait bien un projet de parc paysager sur l’ancien site industriel, mais il a été interrompu après l’identification de poches de dissolution du gypse dans le sous-sol. Le nom est resté dans l’usage courant et jusque dans certaines applications de cartographie. Ce qu’on visite aujourd’hui est une friche renaturée et gérée, non un parc dessiné.

Que faisait l’usine Kodak de Sevran ?

Elle a fonctionné de 1925 à 1995, avec des activités de production photographique et de synthèse chimique. Après l’arrêt, les bâtiments ont été démantelés et les travaux de dépollution ont été engagés en 2003 par l’industriel, pour se poursuivre jusqu’au début des années 2010. L’ordre de grandeur donne l’échelle du chantier : environ 84 000 m³ de terres excavées.

Pourquoi le gypse empêche-t-il d’aménager un parc ?

Le gypse est une roche soluble. L’eau qui circule dans le terrain le dissout progressivement et laisse des cavités, qui peuvent provoquer des affaissements en surface. Or un parc urbain suppose des fondations pour ses équipements, des terrassements pour les réseaux, des voies carrossables et une fréquentation concentrée. Au-dessus de vides dont l’extension est mal connue, chacun de ces éléments devient délicat.

Qui gère le site aujourd’hui et jusqu’à quand ?

En juin 2017, la Ville de Sevran a signé une convention de partenariat avec CDC Biodiversité et le site a rejoint le programme Nature 2050, sur une emprise d’environ 92 000 m². Les travaux d’aménagement se sont concentrés sur 2017-2019, suivis de campagnes de relevés à partir de 2019 et 2020, puis d’un accompagnement écologique jusqu’en 2050.

Peut-on s’y promener librement ?

Le site est ouvert au public depuis 2013. Des parcours balisés par la fauche servent à concentrer le passage, le reste de l’emprise étant laissé à la végétation. Des entrées piétonnes existent du côté du canal de l’Ourcq et de l’avenue Victor-Hugo. Comme le programme est en cours, les conditions d’accès et les aménagements évoluent : la Ville de Sevran est la source à consulter.

Pourquoi le terrain ressemble-t-il à un terrain abandonné ?

Parce que la gestion repose sur la fauche sélective et non sur la tonte. Une fauche rare, pratiquée à des périodes choisies et seulement là où c’est nécessaire, laisse les plantes fleurir et monter en graines. Le résultat visuel est celui d’une friche, alors qu’il découle d’un calendrier d’intervention. Les retours d’expérience du projet identifient d’ailleurs cette lecture comme la principale difficulté rencontrée.

Le site apporte-t-il quelque chose aux habitants ?

Dans un secteur très urbanisé, une masse végétale de cette taille joue un rôle d’îlot de fraîcheur lors des épisodes chauds. Une évaluation conduite en 2022 a chiffré les bénéfices socio-économiques nets du site à environ 23,6 millions d’euros, dont environ 90 % reviennent aux riverains, par le cadre de vie et la valeur des logements.